La belgitude des choses

Captain Boomer au Grand Palais
Schéma d’architecte « d’époque » pour la grande galerie au Grand Palais.

Quoi ? 5 mois ? Oui cela fait déjà 5 mois que je ne suis pas venue papoter dans le tatounoscope et, honte sur moi, je ne les ai pas vus passer. Ce n’est pas faute d’avoir  apprécié de bons spectacles au printemps 2018. Je ne peux pas m’empêcher d’en citer au moins un qui aurait bien mérité un article mais que le temps, qui file trop vite, a censuré  :  Les trois mousquetaires – La série saison 5 au Monfort. L’humour, l’énergie et l’inventivité du Collectif 49701 ne s’émoussent pas au fil des saisons et comme ils se produisent un peu partout au long de l’année et ont le bon goût de souvent reprendre les saisons précédentes, tout le monde peut en profiter. Leur passage au Monfort était particulièrement réussi d’un point de vue occupation des lieux et de la petite ceinture parisienne en friche. D’ailleurs ils investissent le lycée Decour à Paris 9ème ces jours-ci dans le cadre du Festival Paris l’été. Aucun doute qu’ils sauront tirer parti de ce décor de film – de série, pardon – taillé à la mesure de leur créativité.

C’est justement le Festival Paris l’été, un vrai vivier de découvertes, qui m’attire de nouveau vers le clavier. Et je dois dire qu’ils ont encore fait fort avec les Belges du Collectif Captain Boomer qu’ils se sont bien gardés de citer dans leur programme où « La Grande Galerie » semblait assez anecdotique, voire un peu décalée (façon journées du patrimoine anticipées) par rapport au reste de la programmation. En bonne curieuse amoureuse de Paris et gloutonne de toute occasion « quinesereprésenterapas », j’ai largement diffusé l’information autour de moi et réservé un des créneaux de 20 mn qui promettait une expérience hors du commun et la découverte d’un puits oublié et inachevé sous le Grand Palais depuis l’exposition universelle de 1900. La découverte archéologique fait référence à un projet de descente au centre de la terre à une profondeur de 700 mètres (le trou le plus profond du monde) qui aurait été accessible par un ascenseur et aurait parfaitement contrasté avec le plus grand ciel du monde à l’époque, la Nef de verre du Grand Palais. Voici pour le pitch, invraisemblable à souhait (700 mètres ?!) sachant que le prestigieux bâtiment est en partie soutenu par des pilotis baignant dans la Seine. Mais voilà, le site de la mairie de Paris relaie très sérieusement l’information et les gigantesques travaux de rénovation du Grand Palais sont bel et bien planifiés, alors pourquoi pas une découverte archéologique après-tout. Ne me dites pas que vous n’auriez pas été tentés par l’expérience !

Une fois sur place, les artistes du Collectif Captain Boomer, ceux-là même qui ont fait s’échouer une baleine à Rennes, Paris et dans je ne sais plus quels lieux improbables, nous sortent le grand jeu. C’est d’autant plus facile qu’on ne les connaît pas. Ils parlent flamand (j’imagine) entre eux et français avec cet accent sympathique avec nous. Ils jouent oui. Ils jouent de notre naïveté et ils doivent même sacrément bien se marrer. Rien n’est laissé au hasard dans cette performance très bien préparée et nous (la quinzaine de personnes qui tentait l’aventure avec moi ce jour-là) buvons allègrement les paroles de Bart, notre guide-archéologue au profil peu banal pour l’emploi. Pendant plus de la moitié du temps (oserai-je dire les 2 tiers ?), Bart nous balade dans tous les sens du terme. C’est délectable et effrayant à la fois. Comment, dans un contexte idéal certes, et grâce à une astucieuse mise en scène, 16 individus apparemment normalement constitués se laissent docilement apprivoiser, suivent le mouvement sans rechigner et adhèrent spontanément à une expérience aussi loufoque ?

Ce ne sont pas 20 minutes que nous avons partagées avec eux mais des heures voire des jours tellement il est jouissif (mais aussi un peu gênant) de se refaire le film une fois la performance passée. Suis-je vraiment si facile à berner ou les Captain Boomer sont-ils vraiment très forts ?  A quel moment ai-je compris le canular ? Certainement pas quand notre guide nous présente au détour d’un couloir défraîchi, un extrait vidéo d’un reportage sur le puits en guise d’introduction.

Pas non plus lors de l’explication historique et architecturale (avec de superbes « croquis d’époque » à l’appui), alors que Bart nous annonce avec le plus grand sérieux que le plus grand puits du monde pouvait, en 1900, rivaliser avec la toute jeune Tour Eiffel en termes de record. Ce qui lui valut le surnom de Trou Eiffel. Ah ah ! Avalé le Trou Eiffel, comme une lettre à la poste. Personne n’a bronché. Et je vous passe le nom de l’architecte … J’ai bien essayé de ramener ma fraise avec les pilotis car il me semblait qu’il y avait un truc qui clochait. Un peu déstabilisé, mais si peu, notre guide s’en est sorti avec une pirouette. Et je n’avais pas de raison de douter d’un archéologue.

Pas plus lors de la relativement longue explication des consignes de sécurité qui constitue, à mon goût, le clou du spectacle sous la Nef vide. On nous rappelle à ce moment-là qu’on va descendre à 242 mètres de profondeur dans un ascenseur de chantier très rapide en 1’30 » (mais bien-sûr) . A – 300 mètres, en dessous donc, des ouvriers travaillent. On risque la nausée à cause des odeurs de souffre, merci de ne pas vomir au milieu de la cabine mais dans un coin. Re ah ah ! Pour éviter ce genre de désagrément, il existe une technique simple, un peu de Vicks Vaporub sous les narines et le tour est joué. Nous avons tous gentiment plongé un doigt dans la petite boîte de Vaporub pour nous en faire une belle moustache. Non mais, quand on y repense ! C’est tellement drôle à retardement. L’expérience ne convient pas aux claustrophobes et enfin, plus nous descendrons, plus la chaleur sera intense, au point de grimper de 8° à l’arrivée. Logique, non ? Moi qui regrettais de ne pas avoir pris une petite laine en attendant notre tour, je n’ai même pas relevé. Et pourtant personne n’a décliné malgré quelques angoisses chez certains. Curiosité, quand tu nous tiens…

Pas même lorsque notre troupeau de moustachus mentholés sort de la Nef et même à l’extérieur du Grand Palais pour accéder au puits qui est supposé s’ouvrir sous la verrière.  On n’est plus à une incohérence près.

Ce n’est qu’à partir de la montée dans un caisson totalement opaque et vraiment exigu que le doute a commencé à s’installer en moi, je pense. Elle était accompagnée d’une sirène de chantier, un détail en trop ? Quelqu’un a eu la présence d’esprit de dire qu’on ne saurait jamais si on était descendus puisqu’on ne voyait rien. Mais tout est prévu, une ficelle permet d’ouvrir une petite fenêtre derrière laquelle un mur défile. Quand nous sommes collégialement invités à lire un poème écrit sur la table au centre du sombre caisson, naturellement en surchauffe et brinquebalant, plus de doute, nous sommes biens les acteurs d’un spectacle à nos dépens. J’oscille entre le fou rire et la perplexité. Tellement perplexe que la scène finale durant laquelle nous « remontons » en catastrophe en laissant sans complexe derrière nous 3 ouvriers en danger au fond du puits de quelques dizaines de mètres (qui est bien réel) me laisse de marbre.

Une performance décalée, drôle et tellement réussie. Encore une illustration de la belgitude dont je ne sais pas exactement ce qu’elle recouvre officiellement mais qui chaque fois m’emporte par son humour intelligent, son approche simple et directe, sa manière de dire sans emphase, son sens de l’humain et son humilité.

Je prends bien soin de publier cet article alors que toutes les séances sont au complet pour éviter de gâcher à quiconque cette expérience. J’espère qu’ils repasseront dans le coin un de ces jours pour nous rappeler notre arrogance toute française. Parce que la parisienne je ne vous en parle même pas.

Pour en savoir plus sur le collectif Captain Boomer et leurs faits d’art, allez donc faire un tour par ici .

 

Publicités

2 réflexions au sujet de « La belgitude des choses »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s