Histoire d’un corps

Olivier Dubois - Pour sortir au jour
Olivier Dubois – Pour sortir au jour

Parce que certains spectacles m’emportent et m’importent plus que d’autres, je reviens ici vous en parler après des mois d’absence. C’est bien l’irrésistible envie de partager un moment unique qui me ramène au clavier et seul le spectacle vivant peut en produire des comme ceux-là, non duplicables et éphémères, inracontables. Bref, à vivre sur le moment et toujours trop courts. En parler, même maladroitement, c’est tenter de prolonger un peu l’émotion.

L’automne ne m’en n’a pas apporté tant que ça, d’émotion, alors je me suis tue. Je suis injuste car il serait vraiment dommage de passer sous silence le joli conte musical de Claire Diterzi « L’arbre en poche » auquel j’ai assisté à la Philharmonie (au passage, une vraie madeleine pour les 45-55 ans !) ou les toujours aussi poétiques tentatives d’approcher l’apesanteur de Yoann Bourgeois au 104. A part la dernière fois que vous êtes tombés amoureux, depuis quand n’avez-vous pas ressenti des petits papillons dans l’estomac et affiché sans le savoir un sourire béa ? C’est bien le pire qu’il puisse arriver devant ses culbutos humains ou sa fameuse et si légère montée d’escalier. D’accord, pas de quoi rester de marbre mais quid du théâtre dans tout ça ? Eh bien, je n’ai pas dû faire les bons choix. Je l’ai trouvé bien sophistiqué et opaque dans sa perfection technique chez Julien Gosselin au Ateliers Berthier (Joueurs Mao II les noms). Plus de 10 heures de spectacle m’ont fait plus mal au fessier qu’elles ne m’ont transportée soyons clairs ! Je l’ai encore trouvé naïf et didactique chez Thomas Ostermeier dans « Retour à Reims » au Théâtre de la ville. Ou carrément décevant chez les TG STAN (oui mes chouchous, même eux) dans « Après la répétition » au théâtre de la Bastille où je me suis presque ennuyée (et pourtant il en faut !). Passons, je ne suis là que pour parler de ce qui me chamboule, la parenthèse est fermée.

C’est donc encore une fois la danse qui m’émeut en ce début d’année 2019, pourvu que ce  soit le début d’une longue série. Enfin, la danse… Le danseur plus exactement. Olivier Dubois. Un artiste hors-norme qui a décidé de revenir avec son public sur plus de 20 ans de carrière comme interprète des plus grands et de lui-même dans son spectacle « Pour sortir au jour »  dans le cadre du Festival Les Singuliers au 104. En mots et en danse, il se rappelle (ou pas), dit les joies, les blessures, les doutes, la fatigue, tout ce que son art lui a fait traverser. Du travail beaucoup, de la foi, de l’abnégation aussi pour se mettre au service de LA DANSE. Comme un album photo animé et grandeur nature dont nous, public, serions invités à tourner les pages à notre guise. Le tout orchestré avec humour, auto-dérision et une vraie générosité. Sur le papier l’exercice me semblait un peu périlleux : venez-donc me voir que je vous parle de moi, moi, moi qui fut il y a quelques années désigné parmi les 25 meilleurs danseur du monde.

Rien de tout ça sur le plateau installé dans l’atelier 6 du Centquatre, une pièce à taille humaine qui contient environ 150 personnes installées pour partie sur des mini-gradins en U, pour partie au sol sur des coussins. Une sorte « d’entre-nous » confidentiel s’installe bien vite lorsque le public entre et trouve le danseur en costume noir à col pailleté (acheté au Caire nous dit-il, mais assez mal taillé en Turquie), une bouteille de Ruinart dans une main, dans l’autre une cigarette. Ben quoi ? Vous avez des clichés sur les danseurs ? Vous pensez qu’on ne boit pas, qu’on ne fume pas ? Et de partager une coupe de Champ’ et des cigarettes avec tout le monde. L’ambiance décontractée est posée, on n’est pas là pour le regarder passivement, on va vivre un bon moment et ça va être collectif. Il fallait bien s’en douter de la part d’un artiste pas tout à fait fait comme les autres, à commencer par son corps. Là où la danse affiche dans la majorité des cas des corps minces (voire maigres) et stéréotypés, Olivier Dubois s’arrange avec le sien : de généreuses poignées d’amour, un bidon rebondi et des cuisses potelées. Ici ni côtes, ni vertèbres à compter, et cela n’entame en rien son talent bien-entendu.

Il a tout prévu pour qu’on participe. Trois chaises sur le plateau accueillent à tour de rôle  trois personnes qui tireront au sort une musique, le nom d’un ballet dont il a été l’interprète et la dernière l’invitera à se dépouiller d’un de ses vêtement. Au gré du hasard, et au fur et à mesure que les trios défilent, Olivier Dubois se retrouvera donc à danser à la volée un extrait de sa partition sur une musique parfois inappropriée, un pied nu l’autre en chaussette, après une rapide remise en contexte. Et ça fonctionne. Et on touche du doigt tout le travail accompli pendant ces années avec les chorégraphes  William Forsythe, Jan Fabre, Angelin Preljocaj, Karine Saporta… On fait aussi un petit détour du côté du Cirque du Soleil et plus surprenant, au Caesar Palace à Las Vegas avec Céline Dion ! Drôle de performance où il se met à chanter (juste) et regarde Céline dans les yeux comme si elle était là. On passera à plusieurs reprises du côté d’Avignon pour le meilleur et pour le pire quand plusieurs personnes sont invitées à le huer et à lui balancer des programmes au visage : Une reconstitution déshabillée de douloureux saluts dans la Cité des Papes en 2005, suite à la représentation de « l’histoire des larmes  » de Jan Fabre qui y fit scandale. Parfois il se souvient, parfois il ne reste presque rien de 250 représentations, le corps a ses raisons… Le tout est généreux et ne triche pas.

On rit également beaucoup lors des confessions déclenchées aléatoirement au coup de sifflet par un spectateur : Il y évoque des anecdotes croustillantes de tournées et de répétitions. L’ensemble sonne tellement juste et sincère que je ne veux plus que l’heure avance, raconte-moi encore je pense, comme si ce n’était que pour moi. Quand, à la fin, dépouillé de tous ses vêtements à part son slip, il nous demande de fermer les yeux parce qu’il a une surprise pour nous, je m’exécute avec gourmandise comme quand on désignait la part de galette qui pouvait contenir la fève. Dans le noir et dans un bruit de tissu froissé, il glisse pour nous faire patienter, « on va faire la fête à la danse, ma seule richesse ». J’écrase une larme : Pourquoi ? Il est en train de nous dire adieu à 46 ans ?? Je n’ai pas la réponse mais j’ai fini avec une centaine d’autres sur le plateau transformé en dancing floor arrosé de paillettes dorées autour d’Olivier Dubois déchaîné et enveloppé d’un manteau de fourrure.

Waoo ! Je vous souhaite ce moment-là. Vous l’aurez compris, vous ne vivrez forcément pas le même mais peut-être son petit cousin puisque le spectacle est repris à la Scala.

« Pour sortir au jour », conçu et interprété par Olivier Dubois.  

A voir à La Scala le 8 février 2019

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