En boucle

Violin Phase - Anne Teresa de Keersmaeker

15 septembre 2018. La rentrée. L’automne. Rien de triste, car c’est aussi la reprise de la saison culturelle et pour moi le top départ du festival d’automne à Paris qui dédie cette année son portrait à la danseuse et chorégraphe belge Anne Theresa de Keersmaeker. Un coup de coeur en ce qui me concerne – oui encore une Belge, je ne fais pas exprès – depuis plusieurs années. Pas un seul de ses spectacles m’a laissée de marbre. Il y a un je-ne-sais-quoi dans ses chorégraphies qui me parle, qui ne laisse pas le spectateur isolé, le corps vautré dans son fauteuil, loin très loin de celui des danseurs sur scène. Ces corps-là communiquent avec leur public, ils ne l’oublient pas et surtout ils communiquent entre eux dans une complicité qui fait plaisir à voir. C’était particulièrement évident dans le Quatuor N°4 (une pièce des années 80) sur une musique de Bartók, vu à l’Opéra Garnier en mai dernier.

Ici, dans le solo interprété par Yuika Hashimoto à l’espace Lafayette Anticipations dans le Marais – Violin Phase -, la complicité se trouve plus dans le rapport avec l’entêtante musique de Steve Reich. La répétition envoûte et on regarde jusqu’au tournis évoluer la danseuse sur le cercle sans fin, la rosace qu’elle dessine encore et encore dans le sable blanc. La phrase est claire, précise et reprise jusqu’à ce que le violon se taise, jusqu’à ce qu’on ce qu’on referme la boîte à musique. Un peu comme une boule à neige, on aimerait bien remettre le sable tout lisse, tout propre et secouer pour que ça recommence, en boucle. La danseuse tourne souvent les bras à hauteur de la poitrine. Sa jupe virevoltante et son entêtement à repasser dans ses mêmes pas font écho aux derviches tourneurs. Voilà qui fait battre le coeur pour 15mn, la tête penchée au dessus du vide dans ce surprenant et magnifiquement restauré bâtiment qui abrite la fondation d’entreprise des Galeries Lafayette.

Et puis vient le temps des frissons lorsque Anne Teresa de Keersmaeker vient s’adresser à nous en Anglais, en Français en Anglo-français, en Franco-anglais. Elle aurait dû être celle qui tournait et qui s’emparait du sable lisse et blanc comme elle le fait depuis 1981 ! Mais voilà, un accident de cheval, une mauvaise chute lui a coupé temporairement les ailes, une fracture a un bras l’empêche de voler depuis des mois. Et on sent toute la frustration. On sent que ça la ronge, et pendant qu’elle parle deux balais repoussent le sable sur le côté comme pour lui signifier que non, ce soir elle n’imprimera pas sa trace dans le sol, quelqu’un s’en est chargé pour elle. Ils passent et repassent comme pour la pousser sur la touche mais c’est irresistible, le temps d’un discours, elle ne peut s’empêcher de répéter tout en parlant les gestes au ralenti, de nous les décrypter encore et encore. Si bien que quand elle se tait, tout comme le violon s’était tu avant, apparaît nettement sur la fine pellicule de sable laissée par les balais, sa propre rosace. Le discours était tellement sincère que je crois bien que c’est celle-là qui restera gravée dans ma mémoire.

Le portrait dédié à Anne Teresa de Keersmaeker dans le cadre du festival d’automne à paris continue jusqu’en décembre 2018 au travers de nombreux événements. A ne pas rater.

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