Théâtre pour bobos masos ?

Décidément, cette saison, il faut avoir un certain goût pour l’autoflagellation pour se glisser le soir sur la banquette un peu raide ou dans le fauteuil plus moelleux d’une salle de théâtre. Coincés entre une impeccable barbe de quelques jours et un chignon négligeamment coiffé-décoiffé, en attendant que ça commence, nous lisons.  Nous lisons en coeur la note d’intention souvent imbitable du metteur en scène qui agrémente le programme, sans rien nous dire de ce qui nous attend là, sur la scène encore dans le noir. Bien entendu, barbes et chignons ont adoré sa dernière création – De quoi ça parlait déjà ? — Mais si tu sais bien… –  et nous aussi, dingue. Eux, c’est nous, c’est moi, ce sont ceux qui remplissent en grande majorité les banquettes et les fauteuils, subventionnés de préférence, d’ailleurs un peu les mêmes que ceux qui vont occuper la scène. Des bobos, pas tous les mêmes, à différents stades du boboïsme certes, mais bobos quand-même.

Alors d’accord, le bobo est « open » et endurant ; Il peut sans sourciller se farcir une pièce de 6 heures en Polonais surtitré de son plein gré. Mais il n’y a rien de plus drôle que de (m)le voir rire jaune quand on vient le titiller sur ses convictions tout aussi profondes que contradictoires. Déjà, les Chiens de Navarre n’y allaient pas de main morte pour mettre à mal la bien-pensance de leur public temporairement exilé dans le quartier de la Chapelle (voir l’article « Jusque dans vos bras »), plus récemment les couples de Baby déclenchent des rires gênés (voir article « Baby : A voir à l’atelier »), et voilà que les Tg STAN nous en remettent une couche au Théâtre de la Bastille avec QUOI/MAINTENANT.

Tg STAN, le collectif belge d’acteurs hors-normes, seul ou accompagné, c’est mon petit bonheur hivernal. Je les attends et chaque année ils reviennent, fidèles au Théâtre de la Bastille mais pas que et toujours dans un registre radicalement différent. On ne s’en lasse pas. Ces quatre-là aux noms imprononçables (Jolente De Keersmaeker, Els Dottermans, Damiaan De Schrijver et Frank Vercruyssen) savent s’emparer d’un texte, en faire leur langue (ici en Français) comme aucun autre. A parier qu’ils échangeraient sur scène des recettes de cuisine, il en ressortirait une émotion. Leur irresistible accent flamand y est sans doute aussi pour quelque chose. Tg STAN, ce sont aussi des gueules et des corps vivants, des acteurs libres. Libres de se surprendre les uns les autres sur scène, libres de se passer de metteur en scène, libres de nous regarder, nous spectateurs, comme partie intégrante du spectacle. Exit le quatrième mur. Mieux vaut éviter la quinte de toux ou le départ soit-disant en toute discrétion, rien ne leur échappe. Chaque fois, ils nous observent attentivement bien avant le début de la représentation. Ils sont sur scène quand on s’installe, spectateurs de leur public comme s’ils se nourrissaient de nos attitudes pour mieux en remplir leurs personnages. Il y a quelque temps, dans « Onomatopées » et avec d’autres camarades de jeu, ils nous ont même collés sur scène sur des chaises en bois alors qu’eux-mêmes étaient assis plus bas dans un décor brinquebalant posé devant les sièges de velours rouge.

Ils reviennent donc cette saison avec « Quoi/maintenant », un drôle de titre que d’autres auraient écrit « Quoi ? Maintenant ? ». On rit d’abord franchement devant l’absurde du texte de Jon Fosse, « Dors mon petit enfant », qu’ils nous servent en apéritif du festin qui va suivre.  Quatre personnages dont on ne sait rien sont là, ne savent pas où ni pourquoi, ils ont l’impression d’être déjà venus et savent seulement que c’est pour toujours. Les mots claquent et se répètent pour notre plaisir, j’y ai aussi vu un clin d’oeil à leur fidélité au lieu et l’absurde prenait presque du sens.

Puis la gêne s’installe quand ils se mettent à ressembler de façon caricaturale à nos amis, nos voisins, nos vagues connaissances, à nous.  Pièce en plastique de Marius von Mayenburg met en scène un couple aisé, a priori large d’esprit, un homme et une femme parents d’un adolescent et tellement débordés qu’ils engagent une femme de ménage pour s’occuper de la maison, des repas, du gamin. Enfin, de tout, sauf d’eux-mêmes pense-t-on. S’invite dans cet appartement qu’on imagine cossu, un artiste contemporain foutraque dont la femme du couple est l’assistante. Il a pour projet une oeuvre qui consiste à cuisiner tout ce qu’il trouve dans le frigo de ses hôtes de façon à le laisser totalement vide. Au passage, Damiaan De Schrijver, fort de sa stature imposante et de sa barbe bien fournie, incarne avec une facilité déconcertante alternativement l’artiste et le garçon de 12 ans. Et là, tout y passe : La complaisance qu’a cette femme à être débordée au point de ne pouvoir s’occuper de rien à part d’elle-même, l’homme qui la verrait bien aux fourneaux mais que son statut et son milieu empêchent bien-sûr de le dire ouvertement, le gamin limite malsain à force de désoeuvrement, la vacuité du projet de l’artiste renommé. Mais ce qui donne prétexte à les rassembler, c’est la femme de ménage. Simple et sans prétention à part accomplir au mieux le travail qu’on lui confie, elle semble la seule à garder les pieds sur terre, à vivre dans le vrai. C’est par elle qu’on découvre au fur et à mesure tout ce qui ne tient pas la route chez le couple bien-sous-tout-rapport. A partir du moment où elle entre dans leur quotidien, elle devient la loupe de leurs préjugés, de leur hypocrisie, du mépris de classe humiliant dont elle fait l’objet et même de la misère sexuelle dans laquelle ils s’enfoncent.

On ressort repus !

QUOI/MAINTENANT de Tg STAN est complet au Théâtre de la Bastille.

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